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Les Rois Souterrains

SAVEZ-VOUS QUI EST JEAN-PIERRE TERCIER?

9 Janvier 2016 , Rédigé par Les Rois Souterrains

J.-P. TERCIER, L'EMINENCE GRISE DE LOUIS XV - JEAN-FRED WARLIN (L'HARMATTAN, 2014)

J.-P. TERCIER, L'EMINENCE GRISE DE LOUIS XV - JEAN-FRED WARLIN (L'HARMATTAN, 2014)

 Les trois lignes de Wikipédia ne répondent pas à cette question ; Jean-Fred Warlin, si. Ce docteur qui n'emprunte aucun sentier battu a produit une incomparable monographie consacrée à Jean-Pierre Tercier, l'éminence grise de Louis XV (L'Harmattan, 2014).

 Jean-Fred Warlin est un ami des Rois Souterrains qui l'ont invité à exposer La politique étrangère de Louis XV, objet de la troisième Légitimoscopie. C'est pourquoi nous sommes heureux de vous annoncer en exclusivité la présence de cet historien érudit - ce qui n'a malheureusement rien de redondant aujourd'hui - en direct ce soir sur les ondes de Radio Courtoisie dès 7h30 dans l'émission de Charles-Henri d'Andigné (Libre Journal de la plus grande France).

 Pour vous mettre en jambes, quelques pages sur le largissime spectre qu'embrasse la curiosité de Jean-Pierre Tercier pour qui, jalousons-le, "choisir c'est renoncer" n'entrait justement pas dans ce spectre. Le titre choisi est celui donné par Jean-Fred Warlin à la deuxième partie du premier chapitre :

 

Les années obscures : cabinet noir, sociétés savantes, travaux érudits, premiers contacts avec les diplomates

 Le cabinet noir était, si l'on en croit Larousse, une institution parfaitement organisée, comprenant un comité de vingt-deux membres, "qui profitaient des ténèbres de la nuit pour se rendre dans un odieux repaire afin de se dérober aux regard du public". Leur rémunération se serait montée à 50 000 livres par mois prises sur le fonds des Affaires Etrangères. Il ne servait pas qu'à découvrir les correspondances privées ; il espionnait aussi les chancelleries étrangères, mais celles-ci avaient plus de moyens pour se prémunir, si l'on en croit le marquis d'Argenson : "La correspondance des ministres étrangers devient de jour en jour plus difficile à pénétrer par le Cabinet. Les Anglais chiffrent avec une si grande recherche qu'on ne peut les lire. Le Roi de Sardaigne met aux lettres de ses ministres un sceau qu'il applique lui-même." C'est la généralisation de ces pratiques qui a rendu l'usage du chiffrement indispensable. Au sieur Folard, partant représenter la France à la diète de Ratisbonne en 1749, Puysieulx rappelait cette nécessité dans son "Instruction1" : "Le Sieur Folard étant informé du peu de fidélité des postes d'Allemagne, ce doit être pour lui un avertissement de chiffrer avec soin les articles de ses lettres dont il jugera ne pas devoir transmettre la connaissance à d'autres qu'aux ministres du Roi." Nous insistons sur cet article, parce que, nous le verrons, Tercier a mis au point un système de chiffrement qui a traversé les siècles.

Tercier a mis au point un système de chiffrement qui a traversé les siècles. (...) Il rédige des mémoires sur le café, les bombes, les mortiers, les méthodistes...

Jean-Fred Warlin

 Tercier entretient aussi ses amis polonais et, par exemple, correspond avec des personnalités aussi prestigieuses que Joseph-Alexandre Jablonowski, prince de Jablonow et de Lachowice, auteur de l'Empire des Sarmates oùil recherche les origines de la Pologne chez les Scythes. Surtout, Tercier selivre à titre personnel à des recherches érudites et, tandis qu'il devient membre de sociétés savantes multiples (académies de La Rochelle (1741) puis de Munich, et, nous l'avons vu, de Nancy, puis de Paris), il rédige des mémoires sur des sujets dont la diversité révèle la large palette de ses préoccupations : découverte du café, mémoire sur les bombes et mortiers tirés par les Mores assiégés en 1343 par Alphonse XI de Castille (plus qu'un mémoire, ce sont des réminiscences de sa propre expérience), mémoire sur l'origine du nom de "têtes rouges" que les Turcs donnent aux persans et de l'inimitié qui règne entre les deux nations (1748), prise de la ville et de l'île de Rhodes par Soliman II le Magnifique, exégèse du portrait de Sempronia (femme du consul Decimus Junius Brutus dont Salluste a peint la funeste dépravation), mémoire sur les méthodistes, et un grand nombre de "dissertations académiques" dont, par exemple, celle dans laquelle, pionnier de la linguistique, il "entreprend de prouver que, de toutes les langues actuellement parlées en Europe, la langue allemande est celle qui conserve le plus de vestiges de son ancienneté2".

 Plusieurs de ses extraits ont été insérés, sans paraître sous son nom, dans la "Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de l'Europe", publiée à Amsterdam. Associé de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris en 1747, il en devient pensionnaire en 1763, par la mort de Jean-Pierre Bougainville, qui n'y avait été élu que l'année précédente3, et qui s'est rendu célèbre en traduisant en français l'Anti-Lucrèce, poème latin du cardinal de Polignac. La place d'associé, vacante par cette promotion, fut attribuée à Abraham Anquetil-Duperron (1731-1805), érudit ascétique qui, après avoir publié ses Recherches sur les anciennes langues de la Perse, avait retrouvé une colonie de Guèbres à Surate et en avait tiré ses Zend-Avesta, traduction de elurs livres sacrés. Tercier rédigeait les extraits que les deux Académies, des Inscriptions et Belles-Lettres, et des Sciences, étaient dans l'usage réciproque de se présenter de leurs travaux mutuels à la fin de chaque semestre. C'est à cette époque que, "dans les longs intervalles d'une fonction qui ne l'occupait que de temps à autre4", il entreprend l'étude de plusieurs langues qu'il estime nécessaires aux connaissances qu'il veut acquérir : espagnol, anglais, arabe, turc, qui viennent s'ajouter à la large palette des idiomes qu'il maîtrise déjà (allemand, polonais, italien), et dont ses proches disent qu'il les parle sans accent.

 

POUR LES ROIS SOUTERRAINS, CETTE SAGA D'UNE POLITIQUE SOUTERRAINE. TRES AMICALEMENT J.-F. WARLIN 15.10.2015

POUR LES ROIS SOUTERRAINS, CETTE SAGA D'UNE POLITIQUE SOUTERRAINE. TRES AMICALEMENT J.-F. WARLIN 15.10.2015

 Tercier a aussi traduit de l'arabe l'Histoire de la conquête de l'Egypte par le sultan Selim, premier du nom, empereur des Ottomans, écrite par Mohammad al-Zanbalî al-Rammâl Al-Mahâlli. Il est encore l'auteur d'un mémoire sur "le passage de Tite-Live qui donne l'origine des jeux scéniques à Rome" dans lequel il conteste l'interprétation de l'abbé du Bos, qui voudrait que les Toscans appelés à Rome pur y introduire la danse, y eussent récité des vers en chantant, alors que, selon lui, le terme de Carmen ne peut signifier que poème ou enchantement magique.

 Piccioni5 fait remarquer que 1749 fut la seule époque où deux premiers commis des Affaires étrangères (l'autre étant l'abbé de La Ville, élu Académicien Français en 1746 contre Duclos, qui devra patienter un an) furent simultanément de l'Institut. L'érudition de Tercier est attestée par l'inventaire de sa bibliothèque, vendue quelques semaines après sa mort par sa femme Marie-Marthe. On y trouve, en des langues variées (latin, anglais, portugais, arabe), un condensé des savoirs de son temps.

 L'éclectisme de ses goûts est démontré par la variété de ses centres d'intérêt : il semble se passionner pour les récits de voyage (amiral Anson, pères jésuites au Siam), mais aussi pour les Mémoires secrets, tirés des archives des souverains de l'Europe, depuis le règne de Henri IV, de Vittorio Siri. Les historiens de l'antiquité (Tite-Live,Tacite, Quinte-Curce, Thucydide) occupent une place de choix, mais les modernes (Diderot pour ses Essais sur les règnes de Claude et Néron, Voltaire pour son Histoire de Pierre le Grand, Linguet, Rollin, Duclos, Pellisson) sont fort bien représentés, ainsi que des auteurs étrangers en version originale, anciens (Dante, Camoens, Milton) ou contemporains (Hume).

Jean-Fred Warlin

 

 1Recueil des instructions données aux ambassadeurs de France, Diète germanique, p. 221.

 2A ce sujet, Louis Alfred Maury remarque, à propos d'un travail sur la langue tudesque, de Pierre-Nicolas Bonamy (1694-1770), dont il conteste la pertinence qu'un seul homme était en état d'éclairer à ce sujet la Compagnie : Tercier, "diplomate suisse" (sic), qui, non seulement entendait un grand nombre de langues, mais les parlait. (Louis Alfred Maury, L'Ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, Didier et Cie, 1864, p. 188.)

 3Mais il avait été élu dès 1754 à l'Académie Française au fauteuil de La Chaussée, qui se désespérait de le lui laisser.

 4Solignac, Eloge funèbre de Tercier à l'Académie de Nancy, 1767.

 5Piccioni Camille, Les premiers commis des Affaires Etrangères au XVIIe et au XVIIIe siècle, Paris, de Boccard, 1928, p. 231.

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