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Les Rois Souterrains

QUAND UN SERRURIER INGRAT TRAHIT SON ROI AFFECTUEUX

24 Décembre 2015 , Rédigé par Les Rois Souterrains Publié dans #LOUIS XVI, #MARIE-ANTOINETTE, #LOUIS XVII

LA TÊTE DE LOUIS XVI

LA TÊTE DE LOUIS XVI

 François Gamain : né en 1751, serrurier à Versailles, il trahit couardement son roi, puis de peur mourut en 1795.

 L'éternel Lenotre, dans le numéro 151 d'Historia (juin 1959), nous expose la brillante carrière du pleutre, le sac du palais des Tuileries, son occupation par un sabotier mélomane et le zèle du ténébreux Roland de la Platière (1734-1793) qui finit empalé au bout de sa propre canne épée.

 Un époque où les ministres mouraient dans leur pieu. Littéralement.

 

Un serrurier a donné au bourreau la tête de Louis XVI

 Au temps lointain où les parisiens vénéraient quelque chose - je parle d'avant le déluge de 1789 - le palais des Tuileries passait pour un lieu inviolable et auguste. Depuis lors, le peuple y est entré tant de fois, il en a chassé et y a ramené tant d'empereurs et de rois qu'il s'est familiarisé peu à peu avec la majesté de ce tabernacle de la monarchie, si bien qu'un beau jour il y a mis le feu et l'a jeté bas, avec la satisfaction rancunière de l'enfant qui brise un jouet longtemps respecté.

 Mais en 1792 ce genre de liesse était dans toute sa nouveauté. Quel merveilleux appât était ce grand palais où se tramaient, depuis deux ans, toutes les conjurations contre la liberté et dont on apercevait à peine les longues façades grises et les toits à hautes lucarnes, derrière les bâtiments qui, sur l'étroite place du Carrousel, en obstruaient les abords!

 De tout autre côté, le mystérieux château restait invisible, caché par la ligne ininterrompue des hôtels et des couvents de la rue Saint-Honoré, ou défendu par des fossés, un pont tournant ou d'inaccessibles terrasses semblables à des bastions.

 Aussi, dans l'après-midi du 10 août, quand la royauté en fut sortie, que le canon en eût ouvert les portes et mis les défenseurs en fuite, Paris tout entier, poussé par une curiosité folle, s'en vint voir sa conquête.

Dans les coins tranquilles, des gens se gorgent de confitures, à côté de corps morts roulés dans des couvertures, pendant qu'une femme élégante joue un air de danse...

Gosselin Lenotre

 Spectacle effarant que de trop rares témoins ont pris le soin de noter : au grand vestibule, une mare de boue sanglante que délaye le piétinement des badauds ; sur l'escalier, des cadavres de soldats suisses que les femmes enjambent, jupes retroussées, le rire aux lèvres ; aux galeries du premier étage, des cris, des chants, des rondes dans l'âcre poussière des tapis arrachés, au bruit des vitres qu'on brise - toutes - des glaces tombant en miettes sous les coups de piques et de cannes.

 Dans les coins tranquilles, des gens se gorgent de confitures, à côté de corps morts roulés dans des couvertures, pendant qu'une femme élégante joue un air de danse en pinçant - comme d'une harpe - les cordes d'un piano-forte qui n'a plus de touches. On seringue de l'eau de lavande, on déshabille les morts, on les groupe dans des poses obscènes ou grotesques. Gros succès pour un jeune homme, de mise convenable, qui a rempli de vin fin un vase de nuit et le vide à longs traits.

 Et, dans le dédale des appartements privés, circule une foule, passant vite, en file indienne, d'une pièce à l'autre, l'air inquiet, sans but, entrant dans les moindres réduits, sans s'arrêter, s'engageant dans des couloirs sombres, marchant au hasard, sur le sable de vaisselle et de glaces pilées qui craque sous les pas, escaladant des barricades de matelas - il y en avait de quoi coucher une armée - sans rire, sans crier, sans mot dire, comme accomplissant une besogne obligée, tandis qu'au dehors brûlent, à grandes flammes, les quatre corps de garde de la cour des Princes et que les curieux s'attroupent sur la terrasse, autour des corps nus des Suisses massacrés que couvrent "des nuées de mouche", sous une neige d'édredon "si épaisse qu'elle obscurcit le jour", et qui tombe des toits où l'on met en pièce les milliers de lits de plumes, de traversins et d'oreillers trouvés dans le château...

 Jusqu'au dimanche 12, au soir, la foule vint là comme à une foire ; mais les principales attractions disparurent ; on enleva les morts ; les incendies s'éteignirent ; la neige d'édredon prit fin et, dès le lundi, Paris ne s'inquiéta plus de sa conquête.

 On se hâta de placer, à chacune des portes, des sentinelles, et l'on songea à dresser l'inventaire des meubles du château et des papiers qu'on pourrait y trouver.

INVASION DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792 - GRAVURE DE CARPENTIER

INVASION DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792 - GRAVURE DE CARPENTIER

 Le premier locataire qui succéda là à Louis XVI fut un ancien comédien, nommé Boursault ; sa qualité d'électeur de Paris et l'amitié dont l'honorait Collot d'Herbois lui valurent d'être chargé du récolement des chevaux et des voitures de la liste civile. Dès le 10 août, Collot disait :

 - Voilà le faubourg Saint-Germain qui va être évacué, nous pourrons choisir, chacun, l'hôtel que nous voudrons."

 L'ami Boursault était de la même école : il choisit les Tuileries et s'y installa sans fausse honte. Ce futur millionnaire était si pauvre que "tout son déménagement tenait dans une hotte", et il ne trouva pas, dans le quartier du Carrousel, un boulanger qui lui fournît, à crédit, un pain de quatre livres.

 Le second intrus fut ce pauvre diable de Courtois, ci-devant sabotier à Arcis-sur-Aube : il demanda timidement qu'on lui prétât un forte-piano de la reine "pour faire apprendre la musique à sa fille", et comme il était l'ami de Danton, il obtint la permission d'emporter chez lui l'instrument auquel il joignit, pour lester la voiture, quelques petits meubles  - qu'on retrouva, vingt-trois ans plus tard, à son château de Rambluzin, dans la Meuse.

 Dès le 16 août, Roland, ministre de l'Intérieur, décida que le Conseil se tiendrait au château. On mit en état l'une des pièces de l'appartement de Mme de Tourzel, au rez-de-chaussée, sur la cour, et chaque matin les ministres Danton, Clavière, Monge et Lebrun retrouvaient là leur collègue et déjeunaient avec lui.

 Ils buvaient le vin des rares caveaux qui avaient échappé au pillage, s'y estimant autorisé par l'antique usage qui permettait "aux tabellions et garde-notes parisiens de s'approprier, lors des inventaires, les bougies trouvées dans les maisons où ils exerçaient et de boire le vin des caves, tant que durait leur opération".

 L'opération consistait ici à constater qu'aucun meuble n'était intact et que le peuple avait détruit tout ce qui pouvait se détruire. Pourtant, dans le public, les bruits les plus étranges circulaient : l'imagination populaire se représentait les Tuileries, ce vieux repaire de la royauté, comme un lieu terrible, percé d'oubliettes et d'in-pace grouillants de prisonniers, creusé de souterrains par lesquels on pouvait gagner Vincennes ou Versailles.

 On entendait, disait-on, de longues plaintes sous les parquets ; un petit chien aboyait furieusement le long de certains lambris ; on sonda les murs ; on perça le plancher, et l'on ne trouva personne qu'un valet de chambre du roi qui s'était caché, le 10, dans la cheminée du salon de la reine et en avait rabattu sur lui la trappe qu'il ne sut pas relever.

 Le pauvre homme s'efforça de grimper dans la cheminée et de s'échapper par les toits ; mais il retomba épuisé ; une ronde le découvrit, mourant de faim : il s'offrit à guider ses sauveurs dans le château dont il connaissait, assurait-il, tous les secrets, et il obtint de Roland le poste de gardien de bureau de la commission de surveillance.

 Ses révélations furent de maigre importance : il montra que les quatre grosses colonnes qui formaient alcôve au lit de la reine étaient creuses et pouvaient contenir chacune une personne ; grâce à lui, on put s'assurer que tous les corsets de Marie-Antoinette étaient rembourrés, de façon à dissimuler une difformité de Sa Majesté, qui avait une épaule plus saillante que l'autre, et l'on mit la main sur un écrin, caché sous le coussin d'un fauteuil qu'un mécanisme "pliait et faisait rentrer dans la boisierie de l'embrasure d'une fenêtre".

 Une chose préoccupait Roland : l'Assemblée avait nommé une commision chargée de réunir et de classer les papiers de la famille royale ; et, chaque jour, avant le déjeuner, il montait au premier étage et profitait de ce qu'un employé occupait seul, à cette heure, le local de la commission, pour poser invariablement cette question :

 - A-t-on trouvé de mes lettres au roi?

 Ce à quoi l'employé, invariablement, répondait :

 - Aucune.

 - Je suis cependant certain qu'il y en a ici, ajoutait le ministre.

 Il grommelait, furetait, feuilletait, charchait à lire les mentions crayonnées sur les liasses, ouvrait les chemises ; il fouilla lui-même la chambre du dauphin.

 Dans un tiroir de la commode étaient des coquillages, fort communs, rangés par l'enfant avec symétrie, et ce brouillon de lettre :

Mon cher papa,

Je suis très aise d'être

en état de vous écrire pour

vous souhaiter une bonne

année et vous dire que

je vous aime de tout mon

cœur.

 Ce n'était point là ce que cherchait Roland : les semaines passaient et son agitation ne se calmait pas. Dans les couloirs du château on rencontrait sans cesse sa longue figure triste, ombrageuse, sournoise ; on se heurtait partout à cette âme en peine en bas de laine grise, en houppelande marron, embusquée derrière les portes et s'efforçant de rendre silencieux le pas lourd de ses gros souliers.

 Marat, qui avait des moments très gais, informé des angoisses de Coco-Roland, lui joua un tour excellent. Il révéla au comité des recherches, comme un fait qu'il savait certain, que la veille du 10 août, l'Autrichienne avait jeté, dans une fosse d'aisance, des lettres et des papiers compromettants.

 Dès le lendemain, Roland et ses collègues entreprenaient la visite de toutes les fosses du château : deux vidangeurs, le nez couvert d'un bandeau et les sourcils enduits de graisse - telle était la prophylaxie du temps - barbotaient au fond, cherchant à tâtons les papiers : dès qu'ils en trouvaient un, ils l'élevaient à bout de bras et le présentaient à Roland qui, armé d'une pincette, saisissait le précieux fragment et le plongeait dans un baquet rempli de vinaigre.

 Quand la fosse était vide, deux hommes portaient le baquet dans la salle de la commission. Le ministre et ses acolytes suivaient, gravement, le mouchoir sur la bouche, de crainte qu'on ne détournât quelque pièce importante, et le terrible dépouillement commençait.

 Au bout de six jours, Marat, qui n'avait jamais ri de si bon cœur, déclara solennellement qu'il avait voulu "s'amuser aux dépens de ses collègues".

ESTAMPE SATIRIQUE SUR LA DECOUVERTE DE L'ARMOIRE DE LOUIS XVI AUX TUILERIES. A GAUCHE, LE MINISTRE ROLAND ; A DROITE, LE SERRURIER GAMAIN ; DANS L'ARMOIRE, LE SQUELETTE DE MIRABEAU

ESTAMPE SATIRIQUE SUR LA DECOUVERTE DE L'ARMOIRE DE LOUIS XVI AUX TUILERIES. A GAUCHE, LE MINISTRE ROLAND ; A DROITE, LE SERRURIER GAMAIN ; DANS L'ARMOIRE, LE SQUELETTE DE MIRABEAU

 Pourtant le procès du roi se préparait, lentement car "les matériaux d'accusation" faisiaent défaut lorsque, un matin - c'était le 20 novembre - les employés de la commission d'examen, en arrivant à leur bureau, aperçurent Roland qui, d'un pas agile, montait le grand escalier des Tuileries.

 Il était suivi d'un homme de grande taille, mince, minable, au teint jaune, aux yeux creux que personne n'avait encore vu au château.

 Tous deux traversèrent les antichambres des gardes, la salle du conseil et passèrent dans la chambre du roi où Roland s'enferma avec son compagnon.

 Un peu plus tard, l'"homme jaune" sortit seul de la chambre du roi et, commesi le dédale des couloirs et des escaliers lui eût été très familier, il alla chez l'inspecteur des bâtiments, Heurtier, auquel il demanda, de la part du ministre, "un balai et un rouleau de ficelle".

 A onze heures et demie, on le vit reparaître : Roland avait besoin de deux serviettes ; l'employé qui les apporta aperçut le ministre, à genoux sur le parquet, occupé à ficeler "d'un air de joie concentré", deux fortes liasses de papiers.

 On le vit sortir, un instant plus tard, toujours escorté de l'inconnu qui portait, de chaque bras, un ballot noué dans une serviette en guise de serpillère.

 La sentinelle de la grille ayant refusé le passage, Roland manda le surveillant Dangleterre, se fit reconnaître et poursuivit son chemin.

 A deux heures et quart, seulement, il arrivait au manège où siégait la Convention : l'Assemblé, présidée, ce jour-là, par Lepeletier, somnolait sur le cas d'un nommé Gerdret, accusé d'avoir fourni aux troupes des chaussures "à semelles de carton" - déjà!

 L'entrée de Roland fit sensation : il s'avança devant la tribune, annonçant qu'il apportait "plusieurs cartons remplis de papiers qui, par leur nature et le lieu où ils ont été trouvés, semblent d'une grande importance".

 - Ces pièces, ajouta-t-il, étaient dans un lieu si particulier, si secret, que, si la seule personne de Paris qui en avait connaissance ne l'eût indiqué, il eût été impossible de le découvrir.

 Et, comme une rumeur de curiosité passait sur les gradins, Roland, fier de son effet, renchérit maladroitement :

 - Plusieurs de nos collègues ayant siégé aux Assemblées constituante et législative en seront probablement compromis...

 Il y eut des ah! ah! ironiques ; puis un murmure de désapprobation suivit : on s'étonnait de cette accusation si hâtivement portée contre une partie de la Convention.

 Le même soupçon venait à tous : Roland avait donc pris le temps de trier les papiers? N'en avait-il soustrait aucun? Goupilleau insinua qu'il aurait dû, tout d'abord, signaler sa découverte à la commission d'examen, siégeant aux Tuileries mêmes.

 Roland, gêné, ne répondit rien : la gauche ricana et, tout de suite, comme les huissiers parurent, portant les papiers qu'ils déposèrent sur le bureau du président, on proposa la nomination d'une commission spéciale chargée de les analyser. Exclurait-on ceux des représentants ayant fait partie des assemblées précédentes? Les haines étaient si exaspérées que toute discussion tournait à l'orage, et celui-ci dura longtemps. Camille Desmoulins, pourtant, le calma d'un mot :

 - Nous ne parvenons pas, dit-il, à nommer douze membres pour examiner ces papiers quand nous n'avons pas trouvé étrange qu'un homme les examinât seul avant nous!

 Roland, de nouveau, se tut. La journée, pour lui, tournait mal. Tandis qu'il était à l'Assemblée, les commissaires, aux Tuileries, constataient avec stupeur qu'il avait, sans façon, de sa propre autorité, brisé les scellés apposés dans la chambre du roi.

 Cette pièce s'éclairait par une seule fenêtre donnant sur le jardin ; le lit était placé dans une alcôve formée, d'un côté, par un cabinet de garde-robe, de l'autre par un petit couloir boisé communiquant avec la chambre du dauphin.

 C'est dans ce couloir, long de six pieds et large de trois, qu'était la cachette aux papiers : un panneau de la boisierie enlevé découvrait une porte de fer d'environ un pied et demi carré fermant un trou sans forme, grossièrement creusé dans l'épaisseur du mur.

 "L'homme jaune" était le serrurier qui l'avait ajustée : jamais, sans lui, la cachette n'eût été découverte, et bien probablement, le procès du roi, manquant de base, n'aurait jamais été entrepris.

LOUIS XVI ET SA FAMILLE CONDUITS AU TEMPLE, LE 13 AOUT 1792

LOUIS XVI ET SA FAMILLE CONDUITS AU TEMPLE, LE 13 AOUT 1792

 On peut affirmer que, d'un mot dit à Roland, cet homme tragique, ce jour-là, donna au bourreau la tête de Louis XVI.

 Il s'appelait François Gamain et son histoire est lamentable : c'est, dans un cœur de fange, une lutte ignominieuse entre la lâcheté et la peur. Gamain était serrurier à Versailles ; son père et son grand-père avaient été attachés aux services du château.

 Lui-même, avant la Révolution, s'y rendait chaque jour ; le roi l'avait pris en très grande affection et s'essayait, sous sa direction, à fabriquer des serrures dans un petit atelier encore existant sous les combles de la cour de marbre.

 Lorsque, plus tard, interné aux Tuileries et méditant de fuir, Louis XVI veut déposer en lieu sûr ses papiers les plus importants, c'est à son fidèle Gamain qu'il se confie : il lui dépêche, à Versailles, son valet de chambre Durey qui introduit le serrurier aux Tuileries par les cuisines.

 Le trou était creusé dans la muraille : en trois nuits, le roi l'avait pratiqué lui-même, tandis que Durey recueillait les gravois qu'il portait à la rivière.

 Restait à clore cette cavité d'une porte de fer que Louis XVI avait forgée dans un petit atelier près de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château.

 Gamain passa tout un jour - c'était le 22 mai 1791, le témoignage de Durey est formel sur ce point - à établir les gonds et la gâche dans la maçonnerie. Comme le couloir où l'on travaillait était obscur, le roi tenait une bougie ; Durey présentait les outils.

 Quand les papiers furent placés et l'armoire close, on en mit la clef dans une cassette scellée sous une dalle à l'extrémité du couloir.

 Le serrurier rentra tard dans la nuit à Versailles et, tout aussitôt, la peur le prit ; un mois plus tard, quand il apprit la fuite de la famille royale, ses transes augmentèrent : si quelque hasard décelait la cachette? Si Durey allait parler? Si d'autres connaissaient le secret du roi? Gamain ne vivait pas.

 Au 10 août, sachant le château au pouvoir du peuple, la frayeur lui "tourna le sang", il ne mangeait plus, cessa tout travail ; il s'informait, avec angoisse, des recherches faites aux Tuileries, demandant si "l'on démolirait le château". On cote que, dix fois, il vint à Paris, décidé "à tout dire" et s'en retourna sans avoir vu personne.

 Quand il sut qu'on se préparait à juger le roi, il songea d'abord à fuir, mais il n'avait pas d'argent ; comment vivre hors de France? C'est alors qu'il se résolut à parler...

 Quand il revint chez lui, sa confession terminée (1), il avait, sinon la conscience en repos, du moins l'esprit rassuré : il fit "éclater son zèle patriotique" ; on le nomma l'un des commissaires chargé de faire disparaître de tous les monuments de la commune les peintures, sculptures et inscriptions pouvant retracer la royauté et le despotisme, ce qui, à Versailles, n'était pas, on peut le dire, une sinécure.

 Avec le procès du roi, sa faveur grandit : en janvier 1793, il fut promu officier municipal : c'est l'époque où on le rencontrait, par les avenues, toujours bilieux et sombre, son maigre corps ceint d'une large écharpe aux trois couleurs.

 Le pauvre homme, mourant de peur, se rendait chaque jour de ses anciens ateliers du boulevard de la Liberté (du Roi) à la municipalité ; en le voyant passer, cocarde au bonnet, gourdin en main, peut-être y avait-il des gens que son aspect terrifiait.

 En septembre, le corps municipal de Versailles, "taxé de modérantisme", est dissous : voilà Gamain classé parmi les suspects, en sa qualité de fonctionnaire révoqué ; le simple caprice d'un mouchard peut l'envoyer à l'échafaud et, de ce jour-là, sa vie devient un effroyable cauchemar.

 Dans ce drame stupéfiant de la Révolution, où tout ce dont l'âme humaine est capable : héroisme, abjection, folie ou crime, fut porté à l'apogée, la peur, elle aussi, eut son rôle : elle n'occupe pas grande place dans les récits. Une femme qui crie, disait-on, fait plus de bruits que vingt mille hommes qui se taisent, et comme, précisément, l'histoire n'enregistre que le bruit, elle a dédaigné le silence, tragique pourtant, de l'immense troupeau des trembleurs dont on ne connaitra jamais l'incommensurable lâcheté.

 C'est pourquoi le cas de Gamain est précieux : c'est l'épopée de l'effroi ; l'idée de la prison, du tribunal, de la charrette, de l'échafaud, le hante, le terrifie, l'hallucine : il était de ceux qui vivaient sans dormir, guettant le moindre bruit de la rue, écoutant les pas dans l'escalier, supputant, sans répit, le danger : "N'a-t-il point parlé trop tard? - Ne va-t-on pas lui reprocher l'amitié que Louis XVI lui a montrée? - Si on l'accusait d'avoir tardé à dénoncer le roi, quelle excuse ferait-il valoir?"

 Le voilà bâtissant un roman, odieux et inepte : d'abord, il rapporte au 20 mai 1792 la fabrication de l'armoire de fer, antérieure, comme on sait, de toute une année. Puis il imagine que, ce jour-là, "le travail fini, comme il avait très chaud", Capet lui servit, de sa main royale, "un grand verre de vin, l'engageant à le vider jusqu'à la dernière goutte".

 Gamain obéit, remercie, salue, quitte les Tuileries ; à peine est-il en route qu'il est pris "d'atroces douleurs d'entrailles". Il se traîne pourtant jusqu'à Versailles et, dans la nuit, il est à la mort.

 Louis XVI l'a empoisonné pour s'assurer de sa discrétion! Le poison était de première qualité ; malgré des soins énergiques, Gamain "resta perclus de tous ses membres pendant plus de cinq mois ; il ne put quitter son "lit de douleur" ; dès qu'il eut repris l'usage de ses sens, son premier soin" fut de courir chez Roland et de lui révéler la besogne à laquelle le roi l'avait employé.

 Telle était le fable inventée par Gamain ; elle avait deux avantages : outre qu'elle justifiait l'époque tardive de la dénonciation, elle donnait à la trahison la couleur d'une rancune assez explicable : Capet empoisonne Gamain ; celui-ci envoie le roi à l'échafaud ; on est quitte.

 Il faudrait n'avoir aucune idée de la crédulité des temps de révolution pour douter du succès de cette imposture : le conventionnel Peyssard, ancien garde du corps, assisté de l'ex-curé Musset, portèrent - en mai 1794 - à la tribune de la Convention, le roman de Gamain : on pense bien que la mémoire de Louis XVI fut traitée, ce jour-là, comme elle le méritait.

 Louis XVI - "ce monstre dont le nom renferme tous les forfaits, qui rappelle un prodige de scélératesse et de perfidie..." - fut dépeint à l'Assemblée, stupide d'étonnement, "présentant de sang-froid un verre de vin empoisonné à un père de famille qu'il assassine de la sorte avec un air d'intérêt et de bienveillance".

 - Etres affreux, conclut l'orateur, qui récompensez ainsi ceux qui vous servent, quel cas faites-vous du reste des hommes?

 La chose se termina par le vote d'un décret dont voici la teneur :

 "François Gamain, empoisonné par Louis Capet, le 22 mai 1792, vieux style, jouira d'une pension annuelle et viagère de la somme de 1200 livres, à compter du jour de l'empoisonnement."

 Depuis, l'anecdote a fait son chemin : tous les vingt-cinq ans, on la voit reparaître, ornée de quelques nouvel agrément. Le bibliophile Jacob, dans un opuscule courageusement intitulé : Evocation d'un fait ténébreux de la Révolution française, l'a jadis engraissée de tous les sucs de son imagination.

 On trouve, dans son récit, le riche Anglais mystérieux qui ramasse Gamain, tordu de coliques, sur la route de Paris à Versailles ; le chien trépassant en deux heures pour avoir mangé le reste de la brioche empoisonnée qu'a offerte à l'ouvrier Marie-Antoinette - car, ici, l'assassin n'est plus le roi, c'est la reine, et le verre de vin, pour plus de sûreté, est accompagné d'un gâteau.

 Suivent les diverses phases de la paralysie qui immobilisa Gamain pendant cinq mois...

 Ces pages absurdes ont trouvé les lecteurs crédules : quelques-uns ont cherché, dans les cartons des archives, le dossier où le bibliophile avait puisé ses renseignements : et comme ils ne découvrirent rien, ils en conclurent que "les papiers concernant l'affaire avaient été détruits à l'époque de la Restauration", supposition toujours consolante pour les fureteurs déçus.

 La vérité est que Germain n'a été ni emprisonné ni paralysé : en admettant même la date du 22 mai 1792, qu'il assigne à son entrevue avec Louis XVI, il ne subsiste rien de ses assertions : le 4 juin suivant - douze jours plus tard - il assistait, en effet, à la séance du conseil général de la Commune, dont il était membre, et son nom se retrouve sur le registre des délibérations ; on l'y revoit les 8, 17 et 20 juillet, ainsi que le 22 août... et cette assiduité dément son lamentable récit.

 Mais les légendes ont la vie dure, et celle de Gamain est si dramatique... Paul Lacroix, notant les souvenirs de témoins bien renseignés, écrivait :

 "Les vieux habitants de Versailles se rappellent avec pitié cet homme qu'on voyait se promener seul, courbé sur sa canne, comme un vieillard, dans les allées désertes du parc, en regardant le château veuf de ses rois héréditaires. Gamain n'avait pas plus de cinquante-huit à l'époque de sa mort et il offrait tous les signes de la décrépitude.

 Ses cheveux étaient tombés, et le peu qui lui en restait blanchissait sur son front sillonné de rides profondes ; ses joues blêmes s'enfonçaient dans le vide que l'absence de ses dents avait fait, et ses yeux, au regard terne et morne, ne s'allumaient d'un feu sombre qu'au nom de Louis XVI, qu'il prononçait toujours avec amertume, quelquefois avec des larmes.

 L'affaissement de sa taille, naguère droite et élevée, la perte totale de ses forces et la langueur qui le consumait sans cesse accusaient, au dire des gens de l'art, un désordre irrémédiable de l'estomac et des voies intestinales.

 Gamain vivait fort retiré, dans sa famille, en se contentant de la faible pension qu'il toucha jusqu'à sa mort malgré les variations successives de gouvernement. On ne supprima pas cette pension, sans doute de peur de réveiller le triste prétexte sous lequel on la lui avait accordée..."

 Le tableau est navrant, mais les registres de l'état civil de Versailles constatent que Gamain mourut, non pas à cinquante-huit, mais à quarante-quatre ans, et qu'il n'assista à aucune variation de gouvernement, attendu que son décès est daté du 19 floréal an III (8 mai 1795), un an seulement après que sa pension lui avait été accordée ; il voyait venir la réaction ; son cauchemar renaissait ; on peut affirmer qu'il mourut de peur.

Gosselin Lenotre

HISTORIA NUMERO 151 - JUIN 1959 - NAPOLEON III A CHEVAL PAR ALFRED DE DREUX

HISTORIA NUMERO 151 - JUIN 1959 - NAPOLEON III A CHEVAL PAR ALFRED DE DREUX

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