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Les Rois Souterrains

LOUIS XVI OU LES BONNES INTENTIONS INFERNALES

21 Janvier 2014 , Rédigé par Les Rois Souterrains Publié dans #LOUIS XVI

LOUIS XVI - LE PRINCE : JEAN-FRANCOIS CHIAPPE (1987, PERRIN)

LOUIS XVI - LE PRINCE : JEAN-FRANCOIS CHIAPPE (1987, PERRIN)

 Louis XVI est jugé tous les jours. Des historiens aux folliculaires, des hommes politiques aux feuilletonistes, chacun se hâte d'aller aux opinions et se garde, le plus souvent, de les motiver. Il n'est pas de procès, hors celui de N.-S. Jésus-Christ, pour faire couler autant d'encre. En décembre 1791, alors que, devenu roi des Français, le Monarque avait retrouvé sa liberté - toute provisoire - en acceptant le carcan d'une constitution aussi mal bâtie que longuement discutée, il écrivait au lieutenant général de Bouillé :

 - Vous connaissez les Français : comme ils sont vite d'un extrême à l'autre.

 S'il était incapable de haïr, il détestait effectivement les extrêmes autant qu'il aimait ses sujets. Bien ou mal? L'instant n'est pas venu de se prononcer.

 Moins d'un an après sa réflexion à l'artisan d'une libération manquée, il écoutait, dos au feu, dans une chambre haute du Temple, M. de Sèze donner lecture de la plaidoirie destinée aux Conventionnels érigés en juges.

 Lorsque le jeune avocat en eut terminé, le captif demeura songeur ; pour une fois, il se sentait ému par son propre sort. Dans l'instant il se reprit et, considérant les passages de la péroraison s'adressant moins à l'esprit qu'au coeur, il enjoignit au défenseur de les supprimer. Il s'en expliqua :

 - Je veux les persuader, mais non les attendrir.

 Il avait parlé pour l'immédiat et pour le futur. Indulgent aux autres, exigeant pour lui-même, il ne demandait rien que la vérité.

 La vérité, sa vérité?

 Ici, tout historiographe de Sa Majesté Très-Chrétienne devenue "Louis, accusé par le Peuple français d'avoir commis une multitude de crimes pour rétablir la tyrannie en détruisant la Liberté" se doit de mesurer la distance sidérale entre la mentalité du "plus grand roi du monde" (dixit Louis XIV) et les réflexes de députés, découvrant, au mépris de Montesquieu, les joies de concentrer en leurs mains les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Leur commission n'avait-elle pas déclaré : "Le Roi va comparaître devant son souverain" ?

 Depuis lors, le souvenir de Louis XVI, les sentiments simultanés ou successifs qu'inspire sa destinée constituent un reflet de la société française.

 Lorsque meurt le cinquième Bourbon, le pays se déchire autour de son image ; sans doute existe-t-il des indifférents ou des hommes passant d'un camp à l'autre, moins par opportunisme qu'en fonction d'informations contradictoires. Reste que la partie consciente - c'est-à-dire politisée - de la Nation vit, sans trêve, le drame du roi mort. Pour les uns c'est le châtiment d'un homme et plus encore, à travers son élimination, l'affirmation d'un principe. Pour les autres, c'est la forme la plus extravagante du parricide et un assassinat rendu plus odieux encore par la réputation de bonté légitimement attachée à la victime. Aux yeux de Kant, le supplice de Louis XVI apparaît comme l'application "d'une loi universelle de la nature". Pour Joseph de Maistre, c'est une concession de "Madame la Providence" à "la sottise et à la scélératesse humaines".

 (...)

UN NOM SUR UNE FUNESTE LISTE (LA CONCIERGERIE, PARIS)

UN NOM SUR UNE FUNESTE LISTE (LA CONCIERGERIE, PARIS)

 De nos jours, les hommes de gouvernement ploient sous la dictature de l'opinion publique, manquent défaillir dès qu'ils perdent un point à la cote des instituts de sondage. Les Bourbons, et même leurs ministres, ignorèrent cette tyrannie et s'en portaient mieux. Sans doute savaient-ils que dans des pays voisins - telles l'Angleterre ou la Hollande - les élections, chez nous locales, affectaient sinon la Couronne, comme dans l'Empire, du moins le Gouvernement - cela ne leur paraissait pas plus utile que raisonnable. L'idée de nation leur était étrangère ; ils ne régnaient pas sur la France. Ils étaient la France. Voilà pourquoi, en dépit des progrès accomplis par les sciences humaines, des ressources nouvellement offertes par l'informatique et la psychologie, il demeure malaisé de faire partager l'existence d'un monarque. Il faudrait un roi pour mener à bien une telle entreprise. Mais quel roi? Ceux du XXe siècle sont érigés en symbole et plus rarement en arbitres. Ils protègent leurs peuples. Ils ne les conduisent plus. Paradoxalement, Louis XVI devient pour nous un sujet, sujet d'étonnement, d'inquiétude, de fierté, parfois, mais jamais de discorde car, transformant son supplice en passion, il a voulu mourir pour nous.

 Puissent ces pages apporter une modeste contribution à la connaissance d'un descendant de Marie Stuart, trop discret pour avoir, à l'instar de son aïeule, fait broder cette troublante devise : "En ma fin est mon commencement."

 (...)

 Tandis que Berry et Provence latinisent d'interminables heures sous l'indulgente autorité de Mgr de Coëtlosquet, le gouverneur, enhardi par son Recueil abrégé des vertus de Monseigneur le duc de Bourgogne, rédige un nouvel ouvrage : Première conversation avec Monseigneur le duc de Berry le 1er avril 1763, et plan des instructions que je me propose de lui donner. Incitant de nouveau son pupille à ressembler au petit disparu, M. de La Vauguyon en appelle à la gloire du duc de Berry ; il est temps de répondre à sa haute destinée.

 "Le célèbre M. Bossuet disait qu'on pouvait renfermer tous les devoirs des rois dans ces quatre mots : piété, bonté, justice, fermeté. C'est aussi à ces quatre mots que je prétends, Monseigneur, rapporter tout le plan de votre éducation."

 Le duc n'est pas une bête ; il développe très proprement encore qu'avec une excessive sensibilité les trois premiers devoirs, puis passant au quatrième, il fait montre de psychologie (le mot commence à pénétrer dans le vocabulaire). Ayant rappelé non sans raison qu'un souverain attire sur sa personne "la colère du ciel, la haine de ses sujets et le mépris des nations s'il ignore la fermeté", il exhorte le prince à ne point la confondre "avec cette opiniâtreté à laquelle, soit dit en passant, il a quelque penchant naturel". Il dénonce alors cette fâcheuse inclination avec une ardeur démesuré : "Celle-ci persuade au prince qu'il peut tout ce qu'il veut et tout ce qu'il a conçu sans lui permettre d'écouter la raison et de soumettre ses projets à un examen réfléchi ; elle en fait par là un monstre..." C'est tout de même beaucoup : M. de La Vauguyon biffe le mot et modère l'expression : "... une espèce de monstre" avant de renchérir "qui devient le fléau des peuples que Dieu a commis à ses soins". Songe-t-il à Domitien, à Héliogabale? Pas du tout. Le commentateur de Bossuet s'inspire de Fénelon, bon apôtre, dont le style s'animait pour écrire au plus grand des siècles sous le plus grand des rois : "Nous vivons sous un gouvernement universellement méprisé." Quand le duc requiert contre l'opiniâtreté, il songe à Louis XIV."

Jean-François Chiappe

 

 Il s'agit d' extraits du "Propos liminaire" et du chapitre IV de l'admirable et lucide Louis XVI (I - Le Prince) écrit par Jean-François Chiappe et paru en 1987 aux Editions Perrin.

UN COUPERET DE GUILLOTINE (LA CONCIERGERIE, PARIS)

UN COUPERET DE GUILLOTINE (LA CONCIERGERIE, PARIS)

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