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Les Rois Souterrains

BON APPETIT AVEC JACQUES Ier

19 Janvier 2014 , Rédigé par Les Rois Souterrains Publié dans #JACQUES Ier, #LOUIS XIV, #ALPHONSE Ier, #LOUIS XVI

 Premier aîné des Capétiens du XXème siècle à relever le titre de duc d'Anjou, Jacques de Bourbon, pour le trône de France Jacques Ier, est ici raconté de façon attendrissante par George Maurevert.

 Vous y apprendrez que ce prince fut indélébilement Français. Un style de parure qu'Alphonse Ier choisira de porter lui aussi. Une idée qui aurait pu se manifester au futur aîné en septembre 1931 ? Pas impossible.

 Don Jaime de Bourbon - Le prince sans histoire a paru dans Aux Carrefours de l'Histoire numéro 5 (décembre 1957).

AUX CARREFOURS DE L'HISTOIRE 5 - PORTRAIT D'UNE JEUNE DAME, PAR FRANS VAN MIERIS (LE VIEUX) - MUSÉE D'AMSTERDAM

AUX CARREFOURS DE L'HISTOIRE 5 - PORTRAIT D'UNE JEUNE DAME, PAR FRANS VAN MIERIS (LE VIEUX) - MUSÉE D'AMSTERDAM

AUX CARREFOURS DE L'HISTOIRE NUMÉRO 5 - DÉCEMBRE 1957
AUX CARREFOURS DE L'HISTOIRE NUMÉRO 5 - DÉCEMBRE 1957
AUX CARREFOURS DE L'HISTOIRE NUMÉRO 5 - DÉCEMBRE 1957
AUX CARREFOURS DE L'HISTOIRE NUMÉRO 5 - DÉCEMBRE 1957

AUX CARREFOURS DE L'HISTOIRE NUMÉRO 5 - DÉCEMBRE 1957

Don Jaime de Bourbon - Le prince sans histoire

(introduction de la rédaction)

 Don Jaime de Bourbon, fils de Don Carlos, descendant de Louis XIV, dernier des Bourbons directs, fut, de plein droit, l'héritier du Comte de Chambord. Le droit successoral français et espagnol l'appelait normalement au trône des deux pays. Il y comptait des partisans, mais le métier de monarque ne lui disait rien du tout et il détestait la politique. En revanche, il savourait la vie, surtout sur la Riviera. C'est là que le connut l'éminent écrivain Georges Maurevert, qui a bien voulu pour "Aux Carrefours de l'Histoire", nous faire un portrait anecdotique et fidèle de Don Jaime. On se souvient qu'à sa mort, en 1931, après des obsèques à Paris dont Alphonse XIII et les princes de la famille directe des rois de France et de Navarre, conduisaient le deuil, fut soulevée et non résolue la survivance de la légitimité en France. Simple question d'ordre historique, bien entendu.

 C'était un fort grand seigneur que ce Don Jaime de Bourbon qui mourut en 1931. C'était même le plus haut seigneur d'Europe et le premier de ses gentilshommes, puisqu'il était le chef du nom et des armes de la branche Bourbon-Anjou et qu'il descendait directement, de mâle en mâle, de Louis XIV par Philippe V, roi d'Espagne, petit-fils du Roi-Soleil. Il aimait Nice où il venait passer tous les hivers, et possédait, au-dessus de la Californie, une agreste propriété qu'il visitait souvent, mais qu'il n'habitait guère, élisant généralement domicile dans un des hôtels voisins de la zone. On le rencontrait presque tous les jours sur l'avenue de la Victoire, aux environs de la salle des dépêches de l' "Eclaireur de Nice", ou faisant causette à la grande pharmacie Menier.

 Don Jaime était un homme absolument charmant, sans morgue aucune, de la plus grande simplicité, de la plus intéressante conversation. Il avait beaucoup voyagé, parcouru à peu près le monde entier, servi même dans l'armée russe avec le grade de colonel de la cavalerie lors de la guerre de Mandchourie, où il fréquentait surtout les attachés militaires et les correspondants de guerre français, comme me l'ont maintes fois attesté mes amis regrettés Jean Rodes et Ludovic Naudeau. Don Jaime connaissait beaucoup de langues ; en plus de l'espagnol et du français qu'il parlait à la perfection, il savait encore l'anglais, l'allemand et l'italien.

 Je crois qu'au fond, et quoique prétendant bien platonique, au trône d'Espagne, il était plus Français qu'Espagnol. Lui-même me l'avoua plus d'une fois en riant.

 Il aimait l'Espagne certes, comme le prouve son manifeste : "Al pueblo espagnol" daté de Paris, du 6 mars 1925, dont j'ai gardé un exemplaire de sa main d'Altesse Royale, mais il n'avait, pour ainsi dire, jamais vécu en Espagne où il possédait des partisans plutôt que des amis.

Je crois qu'au fond, et quoique prétendant bien platonique, au trône d'Espagne, Jacques Ier était plus Français qu'Espagnol.

George Maurevert

N'ayant aucun goût pour régner, il modérait leur zèle plutôt qu'il ne l'activait. Il avait eu la singulière fantaisie de se faire tatouer un coq sur l'avant-bras gauche, et il le montrait volontiers en disant :

Quand le coq chantera

Don Jaime régnera

 Je me souviens de la première rencontre que j'eus avec lui, chez mon vieil ami le comte de Garets-Bereins, qui occupait un fort bel entresol sur la promenade des Anglais. Parmi les invités, il y avait là, notamment, le redoutable Jean de Bonnefon, dont l'aristocratisme un peu ostentatoire se tempérait d'un scepticisme certain. Une flamme malicieuse au monocle, un sourire sous sa petite moustache blanche, Bonnefon écoutait le Prince raconter son récent voyage en Colombie où il était allé prospecter je ne sais quelle mine d'étain, d'argent, quel puits de pétrole.

 Il y avait été fort bien reçu, presque en prince régnant, partout il était accueilli avec des honneurs quasi royaux ; pour le recevoir, le clergé s'agenouillait à la porte des églises ; les femmes se mettaient aussi à genoux pour lui baiser les mains. Les premiers temps, il souriait à ses hommages qui le changeaient un peu de l'accueil dont il avait pris l'habitude en fréquentant chez nous quelques lieux discrets, mais cela ne tarda point à le fatiguer. Dans la façon dont les filles des meilleures maisons de là-bas s'offraient à lui, il y avait quelque chose d'agaçant. S'il voulait bien s'occuper en Colombie des placers de pétrole, il répugnait à Don Jaime d'y laisser peut-être des bâtards de Bourbon.

 A un certain moment, Bonnefon interrompant le prince, ne put s'empêcher de faire une remarque un peu sarcastique, qui fut spirituellement, mais fermement relevée par Don Jaime.

 Quelques mois plus tard, Jean de Bonnefon publia dans un hebdomadaire local, un article abondant en détails aussi intimes que désagréables sur Don Jaime, où il lui reprochait d'aimer le jeu, la bonne chère et les petites femmes... Il ajoutait qu'il avait l'étrange coquetterie de vivre sans poils importuns. "Tous les jours, Monseigneur se rase de haut en bas, des joues aux talons. Seule la moustache trouve grâce sous l'acier". Et Bonnefon épiloguait à la manière d'un sermonnaire du grand siècle.

 "Devant le spectacle d'une vie parfaitement inutile, le chef de la première famille du monde garde l'auréole, mais il la porte de travers. Quand il sera mort, dans le célibat final, personne ne fixera la lumière de l'histoire sur ce tombeau ; aucun écrivain ne fera tomber sur le cadavre ce jour terrible qui est encore une lumière d'immortalité. Don Jaime ne sera pas jugé du tout. Car on ne doit pas voir ses fautes là où il n'y a que le malheur du hasard et du temps".

 A quelques temps de là, sortant de "L'Eclaireur" vers les midi, je rencontrai Don Jaime. En l'accompagnant vers la place Masséna, la conversation vint à tomber sur Bonnefon... et son article. Il m'en parla avec une dure acrimonie.

 "Joli coco, ce monsieur de Bonnefon!... s'écria-t-il. C'est tout juste si j'ai pu empêcher un de mes amis d'aller lui briser les reins!... Non mais a-t-on idée de raconter des choses pareilles. Et quel toupet...

 "Figurez-vous qu'il y a deux semaines, nous nous trouvâmes face à face dans le hall du casino. Il venait vers moi la figure souriante, la maint tendue. Sans mot dire, je le regardai droit dans les yeux... puis je mis la main derrière mon dos et je passai."

 J'excusai Bonnefon comme je pus... "Oh! vous savez Bonnefon est un homme qui veut faire croire qu'il est dans le secret des Cours comme dans ceux de l'Eglise. Avec son sans-gêne ordinaire, il a parlé de vous... comme il avait parlé du Pape... ça n'a pas sous sa signature la moindre importance."

 - Tout de même, fit Don Jaime, quel toupet!... Mais je vous quitte, mon cher ami, vous allez sans doute déjeuner.

 - Oui, Monseigneur, au "Restaurant Provençal" qui est tout près de chez moi, Cours Saleya...

 - J'en ai entendu parler. Il paraît qu'on y mange très bien.

 - Certainement, et l'idée me vient même que s'il vous plaisait de vous en assurer, je vous demanderai, si vous n'avez rien de mieux à faire, de me faire l'honneur d'y accepter mon invitation à y déjeuner aujourd'hui. C'est le rendez-vous de nombreux artistes et j'y ai souvent invité quelques écrivains, Maurice Maeterlinck notamment, qui aime beaucoup cet endroit.

 Après un instant de réflexion, Don Jaime répondit en souriant :

 - Ma foi, votre invitation est bien tentante... et je l'accepte cordialement comme vous me l'offrez... Allons.

 Tout en causant, nous nous acheminâmes vers le Cours Saleya. Au moment où nous allions descendre l'escalier extérieur du Restaurant, mon compagnon me mettant la main sur le bras, me commanda :

 - Et surtout, ici, pas d'Altesse, ni de Monseigneur, hein!... Don Jaime suffit.

 - Convenu... Don Jaime.

 Je poussai la porte et nous entrâmes dans la petite salle à gauche où j'avais, près d'une fenêtre donnant sur le marché, ma table toujours retenue. La nièce du restaurateur se présenta devant nous : une grande jeune femme vêtue d'une jolie robe de laine grise sur laquelle elle avait coquettement jeté un gentil petit tablier de soie rose. Jela présentai à mon invité :

 - Mademoiselle Marie Ghis, la plus aimable des hôtesses.

 Don Jaime s'inclina fort galamment.

 - Mademoiselle Marie, fis-je, mon ami est un fin gourmet. Aussi vous allez nous faire le plaisir de nous soigner particulièrement... Voyons, après les hors-d'oeuvre, une belle bouillabaisse pour trois, vous m'entendez bien, avec tout ce qu'il faut : rascasses, rougets, une daurade, crabes, langoustines, etc., plus une murène, n'oubliez pas la murène.

 - Bien, fit mademoiselle Marie. Et comme vins?

 - Vous avez toujours du Saint-Jeannet, du vieux? Oui, alors une bouteille de blanc et une bouteille de rosé. En attendant, apportez-nous du Cinzano et les hors-d'oeuvre.

 Mademoiselle Marie disparut... Don Jaime avait l'air très heureux. Il s'intéressait à tout, aux gens du marché sous nos yeux, aux clients qui survenaient.

 - La place que vous occupez, lui dis-je, l'était la semaine dernière par Isadora Duncan, une grande amie. Elle venait toujours à l'improviste apportant une bouteille de champagne.

 - Quelle belle artiste! Je l'ai vu autrefois danser au Châtelet.

 - Aujourd'hui, elle n'est pas très heureuse. Elle ne peut oublier ses deux enfants morts tragiquement en avril 1913, noyés dans la Seine, comme vous savez... Elle a fait pour s'étourdir un voyage en Russie, elle avait voulu en rapporter le nitchevo slave... Hélas! Elle n'oubliera jamais...

Don Jaime mangeait avec un appétit extraordinaire, bien digne de la réputation faite aux Bourbons, et buvait de même.

George Maurevert

 On apporta le Cinzano et les hors-d'oeuvre que nous entamâmes en bavardant.

 Bientôt la bouillabaisse apparut.

 - Vous me permettez, Don Jaime, de vous servir...

 Je disposai dans la vaste assiette, de la façon la plus artiste, les tranches de pain, les rascasses, les rougets, les daurades, et je la tendis au prince.

 Après les premières bouchées, alors que je le regardais anxieusement, Don Jaime s'exclama, la face rayonnante :

 - Une merveille, vraiment! Un délice! Quelle bonne idée, mon cher ami, vous avez eue de m'amener ici! De ma vie, je n'ai mangé de bouillabaisse meilleure, on n'en trouve pas comme ça dans les grands hôtels...

 - Eh bien! il faudra revenir... En attendant, permettez-moi de vous présenter ce Saint-Jeannet blanc, qui accompagne heureusement la bouillabaisse.

 Il ne resta pas la queue d'une rascasse dans le plat, ni une goutte dans la bouteille.

 Après, ce fut l'entrecôte et ses pommes bien soufflées, accompagnées d'une sauce aux herbes, spécialité de la maison.

 Don Jaime mangeait avec un appétit extraordinaire, bien digne de la réputation faite aux Bourbons, et buvait de même.

 - Pour finir, nous allons goûter d'une spécialité de fromage, particulière en Corse et à ce département, que peut-être vous ne connaissez pas : le fromage de brousse ou bruccio. C'est servi sur de petites claies d'osier, du lait caillé auquel on ajoute du sucre, du rhum et de la fleur d'oranger.

 - Voyons ça, je suis curieux de tout.

 Don Jaime déclara le brousse excellent et en reprit.

 Le café, les liqueurs nous menèrent jusqu'à deux heures dans le meilleur état d'esprit. Il n'y avait plus que nous dans le restaurant quand nous sortîmes.

 Avant, Don Jaime avait éprouvé le besoin de présenter ses plus chaleureux compliments à Mademoiselle Marie, toute rose de confusion.

 Je reconduisis Don Jaime jusqu'à la place Masséna, et il ne me quitta point sans me présenter à nouveau tous ses remerciements et me dire tout le plaisir qu'il avait pris à ce déjeuner.

 Je le revis assez souvent dans les années qui suivirent, flânant dans l'avenue ou sur la promenade des Anglais. Un jour, il me dit :

 - Je me souviens toujours de l'excellent déjeuner au "Restaurant Provençal". Je vous le rendrai un de ces jours, mais chez moi, à la campagne, dans ma propriété. Et je vous promets de vous servir une omelette à l'espagnole dont vous me direz des nouvelles!...

 Hélas! Je n'eus jamais l'occasion de goûter de cette fameuse omelette. Don Jaime était continuellement en voyage, allant d'Italie en Autriche où il possédait le château de Frohsdorf, hérité du comte de Chambord, et Paris le voyait souvent. Enfin, un jour, j'appris sa mort. Né en 1870, il avait d'un an dépassé la soixantaine.

 Le fils de Don Carlos n'avait pas le sens monarchique, voilà qui est sûr. Il y a des hommes qui, sans aucune hérédité aristocratique, sont des chefs nés : tel Napoléon par exemple.

 Don Jaime n'était pas un de ces hommes, il ne l'était pas plus que Louis XVI qui auait fait un si bon ouvrier serrurier. Don Jaime n'avait point à écouter la voix de son destin, parce qu'il savait n'en point avoir. Porteur du plus grand nom du monde, il le porta sans faste et sans gloire, très content, tout de même, de le porter, parce qu'il lui attirait de la considération, et lui donnait d'incontestables facilités d'existence. Et il aimait sa tranquillité.

 On rapporte qu'au moment des premiers troubles d'Espagne, avant que Primo de Rivera prit le pouvoir déjà défaillant, aux mains d'Alphonse XIII, une délégation de nobles espagnols, envoyés par le parti carliste, vint le relancer à Nice, dans la propriété de Caucade, pour le presser de profiter des événements et de monter sur le trône. Don Jaime fit des objections et demanda à réfléchir.

 Après le départ des émissaires, il prit familièrement le bras d'un de ses amis qui se trouvait là :

 - Voyons, lui dit-il, que veulent-ils que j'aille faire là-bas? M'y embêter à la place d'Alfonso!...

 D'un geste large, il désigna un superbe carré de poireaux qu'un jardinier était en train d'arroser, et sur un ton gamin, bien français, il équivioqua en riant :

 -Regardez-moi ça, il poussent si bien ici!...

 Don Jaime de Bourbon ne voulait pas d'histoires, et Bonnefon avait raison en écrivant que l'histoire l'ignorera. Mais ce prince sans gloire fut un prince heureux.

George Maurevert

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